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Industrie du futur : l'heure de la mobilisation a sonné

14 nov. 2018

Pour enclencher la réindustrialisation de l'économie française, le gouvernement tente de convaincre les entreprises, notamment les PME-PMI, très en retard, d'investir dans la robotique et les outils numériques. Si de nombreux leviers existent, la transformation du tissu industriel français est une bataille encore loin d'être gagnée. Deux défis se détachent : former aux métiers de demain et redorer l'image de l'industrie auprès des jeunes.

L'industrie française va-t-elle enfin connaître un nouveau souffle ? À chaque changement de majorité, les gouvernements se montrent offensifs pour tenter d'enrayer le déclin industriel du pays, qui n'a cessé de perdre des usines et des emplois depuis 2000. Lors du dernier remaniement, le 16 octobre dernier, le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire, a insisté sur « l'importance de croire dans l'industrie du futur. »

« Vouloir faire de la France la première nation en Europe en matière de nouvelles technologies, ça n'exclut pas de se battre pour chaque emploi industriel sur le territoire. Nous nous battons pour les emplois qui existent, et nous préparons en même temps l'industrie du futur. »

Pour accomplir cette double tâche, la nouvelle secrétaire d'État, Agnès Pannier-Runacher, a reçu comme « mission principale »« la reconquête industrielle ». Ex-numéro deux du groupe Compagnie des Alpes, cette diplômée de Sciences Po, de HEC et de l'ENA vient remplacer celle qui n'aura même pas passé un an à Bercy, Delphine Gény-Stephann. Premier dossier sur sa table de travail : sauver Ascoval, le spécialiste des aciers spéciaux, en difficulté avec son principal client et actionnaire, Vallourec.

En dépit de ces ambitions affichées, la place donnée à l'industrie au sein du gouvernement reste très relative. Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron à la tête de l'État, aucun ministre ni secrétaire d'État n'a obtenu de portefeuille spécifique pour ce secteur. Ce qui est une première depuis 1886, sous la IIIe République, et la nomination d'Édouard Simon en tant que ministre du Commerce et de l'Industrie. L'entourage du ministre assure tout de même que « Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, prépare et met en oeuvre la politique du gouvernement en matière économique, financière ainsi qu'en matière d'industrie ». Le dernier titulaire du portefeuille, sous la présidence de François Hollande, était le secrétaire d'État Christophe Sirurgue, parti en mai 2017.

Ce changement de stratégie, mettant en première ligne le ministre de l'Économie lui-même, est une véritable rupture dans les politiques publiques destinées à soutenir l'industrie. La loi Pacte (Plan d'action pour la croissance et la transformation de l'économie) qui vient d'être votée par les députés a pour objectif de faire grandir nos PME-PMI et, au minimum, de doubler le nombre des entreprises de taille intermédiaire pour rattraper l'Italie ou l'Allemagne. Pour autant, le défi à relever pour le gouvernement d'Édouard Philippe reste immense.

Le poids de l'industrie est passé de 29% à 17% du PIB

Le mouvement de désindustrialisation en France est loin d'être un phénomène récent et isolé. Le poids de l'industrie dans le PIB français décline depuis plusieurs décennies. Selon la Banque mondiale, il est passé de 29% dans les années soixante à 17% en 2017. Et la crise de 2008 a plongé le secteur dans le marasme.

« En 2009, on était au plus fort de la crise et des usines ont fermé dans de très nombreux secteurs, notamment dans l'automobile », rappelle David Cousquer, le gérant du cabinet Trendeo, qui suit de près la démographie de la France manufacturière.

Certes, cette année, le nombre de sites qui se créent reste légèrement supérieur à celui de ceux qui disparaissent, relève-t-il. Mais, malgré un léger rebond de la production, l'industrie manufacturière, qui compte encore 2,8 millions de salariés, est loin d'être sauvée. En 2017, le secteur avait recréé des emplois pour la première fois depuis 2000 : 5.400 postes, selon l'Insee. Depuis, le balancier est reparti en sens inverse, et l'industrie a détruit 2.600 emplois au premier semestre.

[Selon la Banque mondiale, le poids de l'industrie dans le PIB français est passé de 29% dans les années soixante à 17% en 2017. Crédits : Banque mondiale]

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À l'échelle européenne, ce mouvement de désindustrialisation est également visible au Royaume-Uni, en Italie et en Espagne. Seule l'Allemagne maintient un niveau relativement élevé avec une industrie qui pèse encore 27% dans la valeur ajoutée outre-Rhin. Par ailleurs, de nombreux pays d'Europe de l'Est ont profité des délocalisations. En effet, la Bavière, poids lourd de l'industrie allemande, a tissé de nombreux liens commerciaux avec la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque.

Si la France est parfois accusée d'avoir abandonné son industrie - on se souvient du slogan meurtrier "L'entreprise sans usine" de l'ancien patron d'Alcatel, Pierre Suard -, plusieurs éléments peuvent expliquer cette hémorragie. Pour la chercheuse à l'Institut français de géopolitique Anaïs Voy-Gillis, l'ouverture des économies émergentes a joué un rôle décisif : elle « a permis aux entreprises françaises et aux entreprises occidentales de manière générale de s'implanter dans des pays où les coûts de fabrication étaient moins chers ». Elle note également « un désintérêt pour la question industrielle, notamment au Royaume-Uni sous Margaret Thatcher, qui a décidé de se tourner vers une économie de services. Ce qui n'a pas été le chemin pris par l'Allemagne. L'Allemagne se voit comme un site de production et a œuvré pour préserver son industrie. La France n'a pas pris position pour une économie spécifique. Au final, c'est le modèle d'une entreprise sans usine qui l'a emporté. »

Les entreprises ont également leur part de responsabilité.

« Il y a eu du sous-investissement dans l'outil de production, des erreurs stratégiques. Il n'y a pas toujours eu un soutien du système bancaire, contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres pays. Il s'est montré frileux par méconnaissance du terrain. Des syndicats n'ont pas toujours joué en faveur des transformations qui devaient être opérées », rappelle celle qui travaille sur les enjeux de la réindustrialisation de la France.

La perte de compétitivité prix et hors prix est également un facteur régulièrement avancé par les économistes. Dans une note récente, le responsable de la recherche économique chez Natixis, Patrick Artus, expliquait d'ailleurs que « la remontée du coût salarial unitaire de l'industrie manufacturière depuis la fin de 2017 est une mauvaise nouvelle ». Le choix des consommateurs peut également se faire au détriment de l'industrie made in France. Pendant longtemps, les clients « ont préféré consommer à bas coût sans se préoccuper de l'origine des produits », résume Anaïs Voy-Gillis.

Robotisation : la France en retard

Bien que la désindustrialisation fonctionne à plein régime dans quelques grands pays européens, la place des robots dans l'industrie mondiale prend de l'ampleur. Selon les dernières prévisions de la fédération internationale de robotique, le nombre de robots industriels dans le monde d'ici à 2020 s'élèverait à 5,5 millions contre 1,2 million en 2010. Dans cette course internationale aux robots, la France accuse un sérieux retard. D'après le classement établi au mois d'octobre dernier par l'organisation, l'économie tricolore se classe à la 18e place avec 157 robots pour 10.000 employés, très loin derrière la Corée du Sud, première du classement avec 710 robots pour 10.000 ou encore l'Allemagne (322 pour 10.000).

[Le nombre de robots industriels dans le monde s'élèverait à 5,5 millions contre 1,2 million en 2010. Crédits : Fédération internationale de robotique]

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Si l'industrie française présente une densité plus importante que la moyenne mondiale (85 pour 10.000), elle est bien à la traîne par rapport à ses voisins européens. La Suède (240 pour 10.000), le Danemark (230 pour 10.000), l'Italie (190 pour 10.000) ou l'Espagne (157 pour 10.000) présentent des densités bien supérieures. Pour l'association spécialisée dans la robotique, la France pourrait rattraper en partie son retard. Les experts prévoient que le nombre d'installations pourrait augmenter en moyenne entre 5% et 10% entre 2018 et 2020.

L'érosion du tissu industriel français suscite souvent des inquiétudes. Le patron de Michelin, Jean-Dominique Senard, a récemment déclaré que « la France doit réagir au plus vite pour relancer son industrie. Elle ne doit pas se laisser distancer par les autres pays qui se saisissent des nouvelles opportunités de l'industrie du futur. »

Dans un récent rapport ("Industrie du futur, prêts, partez !"), l'institut Montaigne et le Boston Consulting Group (BCG) expliquaient que l'industrie du futur pouvait représenter un atout face à la désindustrialisation.

« En favorisant le renouvellement du parc industriel, en créant de nouveaux métiers, le déploiement de l'industrie du futur devrait permettre à l'industrie française de bénéficier d'une nouvelle dynamique. »

Le groupe de travail, présidé par Jean-Dominique Senard et Bernard Charlès (le patron de Dassault Systèmes), estime que « l'industrie du futur constitue un levier important de compétitivité pour les entreprises industrielles ». La mise en oeuvre de ces nouvelles technologies permettrait des gains sur les coûts de fabrication de l'ordre de 10% à 20% hors matières premières. Elle pourrait également être un moyen de relocaliser un certain nombre d'activités sur le territoire français avec des usines « plus petites et plus flexibles », plus proches des clients finaux.

Pour la chercheuse Anaïs Voy-Gillis, l'industrie du futur peut clairement être un vecteur de réindustrialisation.

« Automatiser plus les sites pour produire en personnalisant au maximum les produits à des coûts de production en grande série est un moyen de réindustrialiser parce qu'on redevient compétitif face aux pays émergents dans un contexte où les consommateurs sont plus sensibles à la marque France, où les coûts de transport augmentent. »

La carte des territoires

Pour favoriser le déploiement de l'industrie du futur, les experts de l'institut Montaigne préconisent de passer par les territoires. Ils recommandent de mettre en place 15 à 20 centres d'accélération répartis sur le sol français, pour répondre aux besoins régionaux. L'objectif est de rapprocher les différents acteurs de l'innovation tels que les grands groupes, les startups et les centres de recherche dans un seul lieu avec l'ambition de favoriser « l'émergence de nouveaux champions industriels de l'innovation ».

Ils veulent, en outre, permettre un meilleur accompagnement des 1.800 entreprises de taille intermédiaire implantées dans l'industrie et d'une partie des 50.000 PME de l'industrie et de la construction. D'ici à trois ans, plus de 100.000 dirigeants, managers pourraient ainsi être formés. Le groupe de réflexion recommande de concentrer les efforts des centres d'accélération autour de neuf filières (automobile, aéronautique, construction, ferroviaire, naval, agroalimentaire, industrie chimique, industrie pharmaceutique et énergie). Évidemment, ces organismes pourraient s'appuyer sur des structures existantes telles que les Cetim (centre technique des industries mécaniques), les pôles de compétitivité ou les instituts de recherche et technologie.

Un coût de 45 à 100 millions

La mise en place de ces centres d'accélération pourrait représenter un coût de l'ordre de 45 à 100 millions d'euros au total selon les auteurs du document. Plusieurs sources de financement pourraient être mobilisées. Outre les investissements déjà opérés directement par les industriels, ces centres pourraient bénéficier d'un financement de l'État et des régions. Le groupe de réflexion évoque également des possibilités de financement au niveau européen. La Commission européenne a effectivement mis en oeuvre en avril 2016 un plan d'investissement de 500 millions d'euros pour booster la construction d'un réseau européen de centres d'excellence technologique. Mais la tâche est loin d'être simple.

Selon une étude BPI réalisée en septembre 2017, 87% des dirigeants de PME et d'ETI ne considéraient pas la transformation numérique comme une priorité stratégique pour leur entreprise.

Le 12 septembre 2013, François Hollande et Arnaud Montebourg avaient lancé à l'Élysée les 34 plans de reconquête industrielle dans le cadre de la Nouvelle France industrielle à la suite du rapport sur la compétitivité de Louis Gallois, l'ancien patron d'Airbus (qui a conduit à créer le CICE). Le président de la République d'alors avait déclaré que « la troisième révolution industrielle se produira en France. Nous allons faire naître les inventions de demain, les usines de demain et les produits de demain. »

Moins de deux ans après le départ d'Arnaud Montebourg du ministère du Redressement productif, le nouveau ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, lançait la seconde phase de « la nouvelle France industrielle ». Le jeune ministre voulait porter cette nouvelle « matrice de la stratégie industrielle française ». Le projet reposait alors sur cinq piliers et concentrait les efforts et les moyens autour de neuf solutions industrielles correspondant à de « grands marchés ». L'ambition de cette Alliance pour l'industrie du futur, dans lesquels les entreprises se sont impliquées directement était de réussir la réindustrialisation de la France « en accélérant l'industrie du futur en amenant chaque entreprise à moderniser son outil industriel. »

Trois ans plus tard, le Premier ministre, Édouard Philippe a lancé le 20 septembre dernier au siège de Dassault Systèmes, à Vélizy-Villacoublay, son plan d'action pour « accélérer la transformation des PME vers l'industrie du futur ». L'exécutif annonce une enveloppe de 500 millions d'euros pour accompagner la transformation des entreprises vers l'industrie du futur. Devant un parterre d'entrepreneurs, le locataire de Matignon a rappelé le double enjeu d'un tel plan : « rattraper le retard de la France par rapport aux pays qui ont décuplé leur compétitivité grâce aux industries du futur. Et miser sur les compétences pour replacer l'humain au coeur de nos industries. »

Parmi les mesures phares présentées, le chef du gouvernement veut relancer l'investissement dans les équipements de robotique. Il a notamment annoncé le retour du suramortissement. Ce dispositif fiscal, déjà mis en oeuvre de 2015 à 2017, permettait de déduire du résultat imposable jusqu'à 40% du prix de revient d'un bien d'équipement nouvellement acquis. Mais, contrairement à l'ancien dispositif, le périmètre des investissements éligibles sera limité à la robotique et à la transformation numérique (imprimantes 3D, logiciels de gestion de la production, capteurs connectés) pour permettre aux PME françaises de combler ce retard d'équipement.

Outre le suramortissement, 10.000 PME doivent être accompagnées vers l'industrie du futur d'ici à 2022 dans le cadre d'un partenariat État-Régions. Au total, l'objectif est d'atteindre 15 000 PME accompagnées depuis 2014.

Le rôle des citoyens

Lors d'une récente conférence de presse, le président du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi, a salué cette initiative mais n'a pas caché rester « perplexe sur le programme de relance de la modernisation de l'appareil productif français. Le suramortissement est insuffisant dans son ampleur. Je trouve que le plan Philippe sur les industries futures, qui doit faire 500 millions d'euros, est trop limité pour renouveler la capacité de l'offre. »

Si le secteur privé et les pouvoirs publics se mobilisent autour de l'industrie du futur, le rôle des citoyens semble tout aussi décisif. Lors d'une récente table ronde consacrée à l'investissement des entreprises, le commissaire général de France Stratégie, Gilles de Margerie, expliquait à La Tribune :

« Il faut rappeler à nos concitoyens que leur industrie est importante et qu'ils doivent s'y intéresser. Il y a eu un désintérêt pour l'industrie. Il est important pour les grands équilibres économiques français de maintenir un tissu industriel suffisamment dense pour avoir la capacité de répondre à certains besoins de la clientèle française et pour contribuer à la balance commerciale. Si on fait ça, l'industrie du futur se développera. »

Signe de l'évolution des esprits, une fondation, appelée "L'Usine extraordinaire" va ainsi organiser au Grand Palais, du 22 au 25 novembre, un événement autour du thème "Pourquoi il faut réconcilier les Français et l'usine". De nombreuses tables rondes seront organisées sur les mutations de l'industrie. Retisser des liens entre l'industrie et la société, c'est peut-être l'un des enjeux les plus importants dans les années à venir.

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